Ancelotti – Simeone, la victoire du contre-modèle ?

Carlo Ancelotti et Diego Simeone se retrouvent ce soir en finale de Ligue des Champions. D’une façon différente, ils incarnent – comme d’autres – une certaine rupture avec le modèle hispanisant qui domine le football depuis 2008. S’il serait peu pertinent d’user de résultats bruts pour défendre la supériorité d’une conception du jeu sur une autre, ces derniers mois ont permis de dégager une tendance. Essayons de la saisir.

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Carletto dubitatif.

L’Atléti sera surement décrite avant la finale comme une formation offensive. Une équipe espagnole au jeu mélodieux et au pressing médiéval. De nobles guerriers qui ont mis à genoux le plus infâme des bétonneurs dans sa propre maison, forcé de déposer les armes face à sa propre barricade. 

Si c’est le cas, ce ne sera pas totalement à tord. Elle a prouvé qu’elle savait faire bien plus que résister. Elle sait presser, elle sait produire du jeu. Mais la réalité est plus triste pour les possessionista qui voudraient se l’accaparer, ou la convoquer pour valider leur fallacieux jugements du passé. Bas les pattes.

Paradigma bétonneur

C’est en réalité sur une solidité défensive à toute épreuve que Diego Simeone a bâti son projet de jeu. Deux lignes de 4 ultra-compactes et un boulot de chien pour Villa et Diego Costa. Chargés, à la force de cuisseau, de pourvoir ce fameux dépassement de fonction, indispensable à quiconque créé le surnombre à un endroit du terrain. L’Atléti le fait plus souvent devant son propre but, et compte sur l’opiniâtreté de ses avants dans le duel pour récolter les fruits de ce repli solidaire.

En face, le technicien argentin croisera une autre ancienne légende du Calcio. Carlo Ancelotti a plutôt réussi le challenge qui lui fut fixé à son arrivée, à savoir obtenir des résultats en proposant un football plaisant. Pour autant, c’est bien en s’appuyant sur cette même assise défensive à 8 (et ce même renoncement à la possession) qu’il a trucidé le grandissime favori du final four. Quelques jours après avoir détruit le Barça conçu par le même entraineur, avec la même méthode.

Mise en place tactique à l’entrainement. Bonne ambiance.

Mise en place tactique à l’entrainement. Bonne ambiance.

Ancelotti, blâmé en France pour le manque de productivité offensive de son 442 parisien, l’a ressorti de sa poche pour valider son printemps Madrilène.

L’Espagne reine du monde, et le Barça roi d’Europe ont surement eu un effet désastreux sur les pourfendeurs d’Ancelotti : depuis que ces équipes ont gagné en multipliant les passes, leur quantité est systématiquement associé au label « beau jeu ». Et même au label « jeu », tout court.

S’il avait cédé la possession à l’ESTAC de Jean-Marc Furlan, comme il l’a fait face au Rayo de Paco Jemez, quel eut été le destin de Cholo face aux mêmes méthodes d’analyses ?

La responsabilité des statistiques

Depuis plusieurs années, les statistiques ont pris une part importante dans la diffusion et l’analyse du jeu. Malheureusement, elles induisent plus souvent en erreur le spectateur qu’elles ne le guident vers la compréhension de ce qui est véritablement entrain de se produire.

Quelles sont les données qui nous sont le plus souvent imposées, que ce soit à la TV, ou sur le net ? L’omnipotente possession et le pourcentage de passes réussies. Sorties de leur contexte, et séparées d’autres clés de compréhension comme le style de jeu ou la géographie de leur réalisation, disons-le, elles n’ont strictement aucune valeur.

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Peterbrandista

Entre un Blaise Matuidi à 92% de passes réussies et un Marco Reus à 74%, qui est capable de casser des lignes ? Qui crée de vrai différences pour déséquilibrer le bloque adverse. 14 passes décisives pour le plus « maladroit » des deux, (meilleur passeur de BuLi), 2 pour le Parisien. Cette stat en fait-elle un manche à la démarche d’un canard boiteux ? Elle ne devrait pas pour autant servir la thèse qu’il est un bon passeur.

D’autres catégories statistiques souvent mises en lumières touchent leurs limites avec cette affiche en finale. Au classement moyen de la possession en Champions League, l’Atlético se classe au 21e rang sur 32, avec un pourcentage moyen de 46,1 %. Avant de croise le 631 de Mourinho au Calderon, les Colchos n’avait tenu le ballon que face à la modeste Austria Vienne, battant notamment porto en produisant la somme famélique de 156 passes. En Liga, les matelassiers affichent une possession moyenne sous la barre des 50% (48,9). 6 fois seulement la possession de l’Atléti a dépassé les 60%. Elle est passé sous la barre des 40% à 9 reprises.

Parler de la possession, oui. Mais dans quel tiers du terrain ? Parler des passes réussies, oui. Mais dans quel sens va le ballon ? Ce pourcentage évalue-t-il une quelconque prise de risque ? La stat doit servir le propos. Pas l’inverse.

Fourfourtwo 

Cette affiche est aussi le symbole, dans la continuité de 2013, du retour au premier plan du 442, dont le 4231 et le 4411 ne sont que des cousins très proches. Un temps banni et considéré comme totalement désuet, le schéma le plus basique qui existe en football est entrain de supplanter totalement 433 et autres 442 losanges.

Les 3 équipes qui incarnent la possession en Europe ont toutes connu des désillusions cette année face à des blocs de cette forme. Si la défaite du PSG contre Chelsea n’est pas vraiment celle du schéma, le Real a battu le Barça et le Bayern grâce à la même approche, empruntée à l’Atléti : Ne composer le premier rideau que de deux joueurs, chargés de couper la relation relance-construction, et solidifier son deuxième rideau (les 4 milieux) en acceptant de le faire stationner assez bas sur le terrain.

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Le 442 à plat à le pouvoir d’enfermer les créateurs entre ses lignes, si tant est qu’elle sont compactes. L’espace que Guardiola abandonnait dans le dos de Pique et Mascherano se retrouve dans le dos de la défense adverse. Cette méthode n’est elle pas la plus adaptée à l’époque footballistique que nous vivons ?

A l’époque des attaquants au physique de poloïstes et au stat de sprinteurs olympiques , quel intérêt de forcer de tels athlètes à jouer dans le petit périmètre ?

Menotti avait tort

Le Barça et l’Espagne ont montré une excellente méthode pour dominer les matchs et gagner des trophées en créant le surnombre beaucoup plus haut sur le terrain, mais pourquoi vouloir lier cette méthodologie au fait de bien jouer ?

Dans un entretien accordé à SoFoot, en Janvier 2011, Cesar Luis Menotti, moine dominicain du tiki-taka, théorise : « Le football, ce sont trois choses : le temps, l’espace et la tromperie. Mais on ne sait plus jouer avec le temps, on ne recherche plus les espaces, et jamais on ne me mystifie. »

Au regard de la finale de la Copa del Rey, de la demi Real – Bayern, et de tant de matchs ou l’Atléti a évolué avec ce même plan, comment ne pas s’indigner des propos de l’entraineur Champion du Monde ?

Cesar Luis Menotti

Cesar Luis Menotti

Entre le possesseur enfermé et le contre-attaquant discipliné, prêt à exploser, qui est le maître de l’espace ? Quand Mourinho passe au plan B à la demi heure de jeu, Schürrle ouvre le score à la 31e. A ce moment-là, entre lui et son homologue qui prévoyait le momentum adverse dans les 20 premières minutes, qui est le maître du temps ? Qui est trompé ?

Quand le Barça refuse d’injecter à son football cette verticalité qualifié « d’horrible » par Menotti dans le même entretien, où va-t-il ? En 6 confrontations face aux Colchos, aucune victoire pour les Catalans.

Cohérence / Adaptabilité / Flexibilité

Au delà de ce qu’elle incarne tactiquement et philosophiquement, cette affiche est celle de la cohérence. L’entraineur moderne doit créer les surnombres à des endroits stratégiques du terrain et mettre ses joueurs dans les meilleures dispositions pour gagner.

Cette finale ne consacre pas que le 442, (le Real la commencera surement en 433), elle symbolise la flexibilité des systèmes des deux coachs. Ancelotti a trouvé la diagonalité dans la construction (dont il parlait dans France Football il y a quelques jours) par le 433 durant l’hiver, alors que l’Atléti s’est organisée dans cette configuration sur ses séquences de pressing tout-terrain face à Barcelone (en Ligue des Champions et en Liga), ou même en phase défensive, comme face à Milan au retour, placant un 6 supplémentaire entre ses deux lignes.

Les deux entraineurs ont défendu cette adaptabilité à leur manière. Interrogé dans SoFoot sur ce que son équipe représente face à la possession, Cholo défend sa cohérence : « Le Barça et l’Espagne nous ont amenés à repenser le football d’une manière merveilleuse. Mais le problème, c’est que pour aller vite, il faut une bonne voiture. Si tu as une moins bonne voiture, alors il faut chercher comment crever une roue à ton adversaire ».

Victor

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3 réponses à “Ancelotti – Simeone, la victoire du contre-modèle ?

  1. Article encore une fois très intéressant, c’est un plaisir de vous lire.
    Le point fort je trouve de ces entraîneurs dit bétonneur c’est leur capacité d’adaptation, ils savent subir et dominer et cela dans le même match et contrairement aux maîtres de la possession ils n’ont pas peur de modifier entièrement leur plan de jeu pour trouver la solution

  2. Pingback: Brésil 3-1 Croatie : Première mitigée pour la Seleção | premièretouche

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